Considérations  sur les territoires  nord-danubiens  dans la période d’après

la retraite aurélienne

 

Eutimiu Stefan Lifa

 

 

            A la moitié du IIIe siècle l’État romain est passé par de grandes difficultés. Dans cette période, les invasions barbares ont eu lieu presque chaque année. En ce qui concerne la situation interne, l’empire a été pratiquement partagé pour une certaine période. Nous pourrions mentionner en ce sens “la période des 30 tyrans” (usurpateurs), les diverses révoltes et les luttes portées par Gallienus etc. Pour les régions danubiennes on peut mentionner la révolte de Regalianus, le gouverneur de la Moesie Inférieure, qui soutenait être un descendant de la famille de Decebal1. Il est évident que cette descendance serait difficile à démontrer; elle a été soutenue seulement pour lui conférer la légitimité dont il avait besoin. Nous avons mentionné ce problème pour mettre en évidence l’idée que le souvenir du roi dace était encore vivant.

               Regalianus s’est proclamé empereur et il a battu sa propre monnaie à Carnuntum2. Ses actions ont visé surtout l’Illyricum et la Pannonie, mais les régions danubiennes ont été elles aussi impliquées. Son autorité s’est étendue jusqu’à Durostorum, ville qu’il a même conduit pour peu de temps (à peu près une semaine)3. La révolte de Regalianus des années 258-259 d. Chr. n’a pas eu de succès.

               Nous considérons tout de même que, pour les temps troubles de la période, cette chose est insuffisante pour parler de la perte définitive de la Dacie. Mais, après le complot contre Gallienus, Claudius – ayant le surnom de “Gothicus Maximus” et Aurélien – “restitutor orbi Romana”, ont eu à affronter de nombreuses attaques des Gothes, des Carpes, des Chérules etc. Pourtant, la Dacia Felix est encore mentionnée dans une inscription4 du temps de Decius, qui a porté aussi le titre de “restitutor Daciarum”, tout comme Gallienus5.

               Les sources que nous connaissons sur la retraite des Romains de la Dacie ne présentent pas l’événement en détail et ne lui sont pas contemporaines (Sextus Aurelius Victor, Rufius Festus, VIII; Eutropius, IX, 5 et IX, 6; Historia Augusta Aurelianus, 394 – du IVe siècle; Orosius, VII, 22, 7 – du Ve siècle; Iordanes, Romana, 217; Le Dictionnaire Suidas, II, 2 – du VIe si siècle). Mais toutes ces sources lient la retraite de l’administration romaine à l’évolution des événements du sud du Danube, et non pas à l’impuissance de garder les territoires nord-danubiens6.

               Aurelianus lui-même a intervenu au nord du fleuve; ainsi, bien que la Vème Légion Macedonica a été déplacée de Potaissa à Oescus, des unités de celle-ci ont travaillé au renforcement de Sucidava7. Au temps de Constantius (la fin du IIIe siècle) on parlait de la “province de Dacie réétablie” (Panegyrici latini), affirmation incerte, mais digne à être mentionnée.

               Gallerius, surnommé Armentarius (“Le Pasteur”) – originaire de Dacia Ripensis et nommé, en 293 d. Chr., Caesar, par Diocletian – intentionnait, selon Lactantius (De mortibus persecutorum, XVII, 9), de “refaire l’empire dace”. En ce sens, il fallait exister les conditions pour l’accomplissement de cette refaite et il fallait y inclure aussi le nord du Danube.

               En tout cas, les problèmes concernant cette zone-ci sont revenus plusieurs fois à l’attention de l’Empire Romain (et puis de l’Empire Romaino-Byzantin qui y a exercé son influence). Après la retraite aurélienne, beaucoups des habitats de IIe et IIIe siècles ont continué leur existence à la fin du IIIe siècle aussi, puis aux IVe et Ve siècles. La présence des éléments de la culture matérielle dace et romaine et l’absence des éléments spécifiques aux tribus sarmathes ou germaniques8 nous ont déterminé à attribuer beaucoups de ces habitats aux autochtones (Bratei, Ţega, Stupini, Gropşani etc.); en ce qui concerne les Gothes, on peut leur attribuer avec certitude seulement des cimetières d’inhumation (Sântana de Mureş, Târgu Mureş, Palatca)9. On peut aussi constater l’existence de nombreuses agglomérations du Ve siècle et du début du VIe, ou du VIIe siècle (beaucoups d’entre elles sont superposées sur les autres, plus vieilles, des IIIe-IVe siècles)10.

               Au début du IVe siècle, avant de déplacer la capitale de l’empire à Constantinople, l’empereur Constantin a changé successivement sa résidence d’Augusta Treverorum à Sirmium et puis à Serdica.

               Dans ces conditions, le renforcement du limes danubien a reçu une importance particulière. Dans l’inscription de fondement de la cité de Tropaeum Traiani, Constantin et Licinus sont nommés “des défenseurs de la sécurité et de la liberté romaine” (Romanae securitatis libertatisque vindices)11. A côté des forteresses de Dobrogea (Noviodunum, Ulmetum, Troesmis, Dinogetia, Capidava), pour les IVe-VIe siècles les informations historiques ont mentionné une série de cités à gauche du Danube qui ont eu une importance stratégique particulière pour l’Empire. Jusqu’au VIIe siècle ont été réparées et même développées certaines villes danubiennes ou situées à la proximité du Danube, comme: Dierna, Drobeta, Sucidava, Bărboşi etc.; des camps fortifiés comme: Putinei, Pietroasele; on a refait, aussi, certains chemins12. Par exemple, on peut mentionner le camp fortifié de Pietroasele, qui a bénéficié de la présence de quelques garnisons jusqu’au IVe siècle13.

               Eusebiu de Cesareea affirmait sur Constantin le Grand qu’il “a imposé des lois aux Scythes et aux Sarmathes” (L’histoire de l’Église, IV, 5). Le même auteur montre que c’est toujours Constantin celui qui a construit un pont sur le Danube. L’information a été prise aussi par Theophanes Confessor, qui affirmait dans son ouvrage, Chronographia (28): “cette année, Constantin le pieux est passé le Danube, après avoir fait sur lui un pont de pierre” – il s’agit de l’année 329, selon l’auteur. Leon le Diacre, dans son Histoire (VIII, 8), lui attribue même la construction de la ville de Durostorum. Il est certain que l’empereur a commencé depuis 324 les constructions militaires à Drobeta, Sucidava et Daphne (possible Turnu Măgurele). Sextus Aurelius Victor, au IVe siècle, écrivait (Liber de cesaribus, 41, 13) que sur le Danube on a fait un pont (il se référait à l’année 328, Oescus-Sucidava), et en plusieurs lieux ont été élevés d’une manière adéquate des camps fortifiés et des châteaux militaires.

               Georgios Kedrenos, dans le Compendium d’histoires, 517, a fait référence, lui aussi, plus tard, à la construction de ce pont.

               La construction dont nous avons parlé ne peut pas être mise, évidemment, en liaison seulement avec la défense de la frontière danubienne; elle devait faciliter l’intervention des armées romaines contre les barbares, pour défendre les territoires du gauche du fleuve amenés sous le contrôle de l’Empire14. On peut mentionner ici la possible intention de Constantin de reconquérir la Dacia Traiana15.

               Il faut faire encore quelques références à la fortification connue aussi sous le nom de “Le sillon de Novac” qui, s’il n’est pas plus ancien, a été attribué à Constantin le Grand. De la même période, La fortification d’Athanaric se trouve dans la Moldavie, entre le Siret et le Prut. Il y a aussi d’autres fortifications élevées en Basarabie, et celle du sud a été construite par Constantin le Grand16.

               Nous ne pouvons pas finir sans les références à la réorganisation interne de l’Empire et au lieu qu’ont occupé les régions du Bas Danube.

               Le dominat s’est prouvé un système déficitaire parce qu’il a offert l’occasion pour l’éclat de nombreux conflits internes pour le pouvoir. Cela a constitué l’une des causes (pas seulement l’unique, évidemment) pour lesquelles Constantin le Grand et puis Theodosiu ont confié l’administration à leurs propres fils.

               C’est Diocletien celui qui a supprimé la différence entre les provinces impériales et celles sénatoriales, dans le cadre desquelles l’Italie n’avaient plus un régime privilégié. Les provinces ont été groupées en 12 diocèses.

               Constantin le Grand a organisé 4 préfectures: l’Orient, l’Illyricum, la Gallie et l’Italie.

               L’administration civile d’une province appartenait au gouverneur, séparée de l’administration militaire, à la tête de laquelle se trouvait un dux prefectissimus. Dans les périodes troubles, mais non pas seulement, l’autorité civile a été prise par les évêques. L’Illyricum constituait, aussi, aux temps plus anciens, la frontière linguistique entre l’Occident et l’Orient. Dans la période suivante, dont nous parlons maintenant, la préfecture d’Illyricum comprenait les diocèses de la Dacie et de la Macédonie et elle est restée (tout comme la préfecture de l’Orient) en permanence sous la domination de Constantinople, malgré toutes les tentatives du Pape de s’imposer dans cette zone.

               Jusqu’au début du VIIe siècle, l’Empire a dominé effectivement la rive droite du Bas Danube; pendant quelques périodes, cette domination s’est étendue aussi sur certaines zones du nord du fleuve.

 

N O T E S

 

1.       A. Stein, Die Legaten von Moesien, Budapesta, 1940, p. 264, avec des références aussi à L’historia Augusta – Claudius, 7, 4 (Kaiser Claudius), I; I. Pachia Tatomirescu, Regallianus, Timişoara, 1999, passim.

2.       Alfödi, A., Studien zur Geschichte der Weltkrise des Jahrunders nach Christus, Darmstadt, 1967, p. 102-103.

3.       Ibidem.

4.       I. D. R., III, 2, 82.

5.       D. Tudor, Sucidava, Bucureşti, 1976, p. 95.

6.       Fontes Historiae Daco-Romanae, vol. II, Bucureşti, 1970, p. V; voir Ligia Bârzu, S. Brezeanu, Originea şi continuitatea românilor. Arheologie şi tradiţie istorică, Bucureşti, 1991, p. 189.

7.       D. Tudor, op. cit., p. 96-98.

8.       D. Protase, Observaţii asupra aşezărilor rurale din Dacia romană şi postromană (sec. II-IV) până la venirea slavilor, dans Banatica, 1, 1971, p. 101 şi urm.

9.       Idem, Autohtonii în Dacia. Volumul II. Până la venirea slavilor, Cluj-Napoca, 2000, p. 35.

10.    D. Gh. Teodor, Romanitatea carpato-dunăreană şi Bizanţul în veacurile V-XI e. n., Iaşi, 1981, p. 13-15: Dans l’ancienne province de Dacie on connaît (à part les villes) les découvertes d’Archiud (Bistriţa-Năsăud), Obreja et Sebeş (Alba), Bologa, Aiton, Gherla et Sic (Cluj), Micia (Hunedoara), Bratei et Mediaş (Sibiu); certaines agglomérations continuent aux Ve et VIe siècles (Aiton, Gherla, Sebeş), d’autres, depuis la fin du IVe siècle continuent jusqu’au VIIe siècle: Bratei, Mediaş, Cernat, Laslea (Mureş), Noşlac (Alba), Hărman (Braşov), Sopor, Ţaga, Cluj-Mănăştur (Cluj), Dorolţ, Berea (Satu-Mare), Poian, Cernatu, Bezid, Cristur (Harghita), Moreşti (Mureş).

Au sud des Carpathes on a découvert beaucoups d’habitats et de nécropoles des Ve-VIIe siècles, quelques’unes avec une période plus courte d’existence, les autres étant datées dans le même lieu des siècles entiers: Răcari, Vela, Verbiţa (Dolj), Celei, Coşoveni, Ipoteşti, Făcăi, Orlea, Obârşia-Nouă (Olt), Balta Verde, Insula Banului, Hinova (Mehedinţi), Budureasa-Vadul Săpat, Cireşanu, Şirna, Târgşor (Prahova), Câneşti, Gerăseni, Pietroasele, Pruneni, Sărata-Monteoru (Buzău), Dulceanca, Olteni, Sfinteşti (Teleorman), Bucureşti (Militari, Tei, Ciurel, Căţelu-Nou, Străuleşti, Dămăroaia) etc.

               A l’est des Carpathes, ont existé aussi des habitats du Ve siècle et du début du VIe (beaucoups d’entre eux superposés sur des habitats plus anciens, des IIIe-IVe siècles): Nichiteni, Corlăteni, Hăneşti, Draxini (Botoşani), Buţuluc, Cârniceni, Iaşi-Ciurchi şi Nicolina, Tăuteşti (Iaşi), Botoşana, Zahareşti, Rotompăneşti (Suceava), Costişa, Davideni (Neamţ), Barcea, Lunca (Galaţi), Dodeşti, Bârlad, Lipovăţ (Vaslui), Hansca, Mălăieşti, Hucea (R. Moldova), Molniţa, Lucovăţ, Porubna, Codân, Hliboca (Cernăuţi – Ucraina).

11.     C. I. L., III, 13734, apud I. Barnea, O. Iliescu, Constantin cel Mare, Bucureşti, 1982, p. 96.

12.     Ibidem, p. 92-94; D. Gh. Teodor, Romanitatea carpato-dunăreană şi Bizanţul în veacurile V-XI, Iaşi, 1981, p. 11.

13.     Ligia Bârzu, S. Brezeanu, op. cit., p. 167.

14.     D. Tudor, Podurile romane la Dunărea de Jos, Bucureşti, 1971, p. 182-183.

15.     I. I. R., II, 30-31, Caesares, 24, apud I. Barnea, O. Iliescu, op. cit.: “Par les faits commis contre les usurpateurs je suis au-dessus de Traian; et je suis sans doute son égal par la reprise des régions qu’il avait gagnés autrefois, s’il n’est peut-être pas plus important de regagner une chose que de la gagner”.

16.     A un moment donné, Th. Mommsen (L’histoire romaine, vol. IV, Bucureşti, 1991, p. 98) a fait référence à une domination du moins nominale de l’Empire Romain sur ces territoires pendant la province de Dacie; il y a aussi des interprétations diverses sur la localisation de la fortification construite par Athanaric: voir, par exemple, en ce sens, M. Brudiu, Cercetări arheologice în zona valului lui Athanaric, dans Danubius, VIII-IX, 1979, p. 151-162; R. Vulpe, Valul din Moldova de Jos, dans Magazin istoric, 1995, nr. 8, p. 58-61; nr. 9, p. 56-58; Al. Barnea, Valuri de pământ de la Tisa la Nistru, dans Timpul istoriei, vol. I, Bucureşti, 1997, p. 162-166 etc.