POUR UNE ÉTHIQUE FONDÉE SUR LA
PRINCIPE TOLÉRANCE*
Sorin-Tudor Maxim
A. L’édification d’une éthique fondée sur
le Principe Tolérance est une solution en harmonie avec la réalité sociale,
cette dernière étant peu disposée à s’appuyer, d’un point de vue moral, sur
l’idée de devoir absolu, d’obligation pure. De plus, une éthique fondée sur la
tolérance, dont l’exigence suprême est l’obligation face au futur
commun de tous les hommes, pourrait
être la chance même de la survie de l’humanité.
La réalisation de la société
civile, comme valeur significative de l’humanité, comprend le refus de toute
forme de fanatisme, non seulement par la stigmatisation de celui-ci « à
distance », seulement dans l’Autre, mais aussi par la préoccupation à le
dénoncer et à l’entraver en nous-même.
La promotion de la tolérance, de
la liberté de penser, de la valorisation des attitudes de ceux qui, même s’ils
ne croient pas, prennent soin de l’autel de ceux qui croient, sont autant
d’alternatives à l’esprit fanatique qui, aujourd’hui, menace la survie de
l’humanité comme espèce.
Pour le discours éthique, la compréhension de la tolerance comme principe, base
constitutive à caractère
d’universalité pour la conduite humaine, a la plus grande importance tant
théorique que pratique: «Ce dernier sens,
élément constitutif essentiel, justifie l’analyse de l’impor-tance des nouveaux
principes structurants, comme fon-dement de la compréhension d’un modèle
qualificatif nouveau de la conscience morale.»[i]
Bien entendu, l’éthique actuelle
se rapporte aux principes classiques, mais dans le cadre d’une démarche
théorique inédite, structurant, autour de nouveaux prin-cipes fondamentaux, de
nouvelles explications plus à même d’aider à la compréhension des problèmes
moraux auxquels est confronté le monde contemporain.
Cette tentative de mettre en évidence de nouveaux principes constitutifs de la
vie morale est d’autant plus importante que l’époque contemporaine est
confrontée à des problèmes absolument nouveaux, qui requièrent des solutions
originales, et pour lesquels la sagesse des Classiques ne suffit plus.
Il n’y a pas si longtemps, les problèmes moraux de l’Homme concernaient ses
rapports immédiats avec ses semblables. Aujourd’hui, le risque de disparition
de l’Homme comme espèce (risque né de
l’existence de moyens de destruction massive) et l’irresponsabilité de l’Homme
envers son milieu naturel (abus de moyens technologiques) et envers sa propre
nature humaine (manipulations génétiques, abus de médicaments), démontrent que
non seulement l’humanité d’aujourd’hui, mais aussi et surtout l’humanité future
et lointaine, dépendent de notre
attitude morale.
L’appel à la tolérance comme unique modalité pour éviter les conflits entre
personnes, cultures et civilisa-tions, pouvant mettre en péril le futur même de
l’huma-nité, futur qui se construit ou se nie au temps présent, devient ainsi
culture pour l’édification d’un nouveau paradigme moral, que la réalité
actuelle impose.
Le Principe Tolérance*
peut fonder une nouvelle éthique adaptée aux problèmes de notre temps, générés
par une réalité sociale peu disposée à s’appuyer sur l’idée d’obligation pure,
de devoir absolu.
L’époque actuelle – une époque dominée par un autre relativisme – asservie
presque entièrement à l’unique logique de l’efficacité économique, ignore
sou-vent la dimension humaine en faveur de critères de rentabilité. Elle
ignore, de la même manière, que les
nombreux problèmes auxquels elle est confrontée ne possèdent
jamais une solution unique.
La tolérance est en mesure d’harmoniser des points de vue contradictoires,
élevant au rang de principe le respect
inconditionnel envers l’Autre, pour retrouver ainsi la substance de son
universalité, en apparence diluée par l’acceptation d’une pluralité d’opinions
et d’attitudes.
Revendiquée aujourd’hui comme principe moral, la tolérance n’est pas
assimilable au relativisme éthique, elle ne signifie pas l’effondrement des
valeurs morales, ayant elle-même un caractère d’universalité ; la seule
différence étant qu’elle restructure, d’une manière nou-velle, les valeurs
morales, en les hiérarchisant autrement
autour de vertus intemporelles qui deviennent centrales : la mesure et l’équilibre, l’initiative
personnelle posi-tive (en tant que droit à l’opinion et à l’action), la
capacité à privilégier l’altérité (sans léser les droits du Moi), le bon sens,
l’humanité…
Un des plus remarquables homme politique italien de la première moitié du XXème
siècle, Luigi Sturzo[ii]
synthétise avec lucidité la valeur morale de la tolérance : « …même
dans les luttes les plus acharnées, elle maintient les adversaires dans une
sphère d’équilibre, de sérénité et de raison, qui rend la lutte plus humaine et
les contrastes plus sérieux ; elle freine l’excès des passions et met mieux en
évidence les fautes personnelles. La tolérance ne signifie pas l’approbation du
mal».
Nous ne croyons pas que la promotion de la tolé-rance comme principe moral
pourrait justifier le relati-visme éthique – comme le soutiennent les
philosophes de la morale dont la pensée est encore dominée par l’impé-ratif
catégorique de Kant. Il faudrait plutôt faire la dis-tinction entre une
tolérance positive et une
tolérance négative.[iii]
La tolérance négative
est celle qui renvoie en vérité à la confusion et au relativisme éthique,
acceptant le fait que toutes les idées et attitudes sont raisonnables, puis-qu’elles
se rapportent à des échelles de valeur différentes. Celle-ci est la tolérance
que Bossuet considérait comme le poison contenant le germe de la confusion de
la Tour de Babel de la société : en manque de critères de valeur ferme, et
d’une hiérarchie des vérités, cette
tolérance conduit à l’indifférentisme et à la passivité sociale.
Il est évident que l’état d’indifférence - le soi-disant
ethos de la neutralité –
ne peut caractériser une attitude morale, parce qu’il pousse à l’interaction.
Celui qui a seulement l’intention du bien, mais ne l’objective pas, n’est pas
un être moral. Il est, indubitablement, celui auquel pensait Constantin Noica
quand il affirmait paradoxalement , mais seulement en apparence, que parfois
l’homme mauvais fait plus de bien que l’homme bon : «Parce
que l’homme mauvais a besoin de fait. L’homme bon est bon et, attendant d’agir
naturellement, oublie l’acte.»[iv]
Puisque l’acte est ce qui donne la mesure de la vie morale, celui qui agit a au
moins une chance, fusse par accident, de faire le bien.
Le doute sur la valeur de la tolérance dans la définition de l’humain tient son
explication dans le fait que la tolérance n’est pas toujours une vertu. Par les
vertus, qui ne sont jamais « naturelles » - l’intolérance étant naturelle –
l’être rationnel veut être humain autrement que la nature l’a fait. Les vertus sont des
dispositions acquises pour faire le bien, des traits de caractère qui suscitent
l’admiration et le désir de les accomplir sur le plan personnel. Il est douteux
que l’attitude d’indulgence vis-à-vis de n’importe quoi et n’importe qui que
promeut la tolérance négative puisse être, en ce sens, une vertu.
En revanche, la tolérance positive «est
une vraie vertue morale, elle n’est pas qu’une simple indulgence facilitant la
cohabitation des hommes… Sans tomber dans le relativisme, ma manière de
professer la vérité dont je me revendique implique une certaine tolérance
envers les autres… Il existe probablement différentes manières d’approcher une
même vérité.»[v]
La «bonne» tolérance n’exclut
pas les convictions fermes et, par conséquent, ni la critique, ni la
protestation contre d’autres conceptions de la vie, mais, refusant
catégoriquement la confrontation brutale, elle favorise l’institution d’un
espace de liberté dans lequel les conflits peuvent s’exprimer objectivement et
se résoudre à l’ami-able. Les confrontations d’opinions adverses, de modes de
vie distincts, de cultures différentes,
sont sources de grandissement de l’humain en chacun de nous.
Surgit alors une question
légitime : «Jusqu’où peut aller cette
tolérance, pour qu’elle ne se transforme de vertu en faiblesse impardonnable ?»
Nous constatons qu’aujourd’hui ce n’est pas l’esprit tolérant qui est contesté,
mais plutôt les modalités de manifestation de celui-ci et ses limites. Par
exemple, éviter la guerre et promouvoir une attitude ferme contre « la culture
de la violence » est un problème récurrent de la politique publique, qui ne
peut être comparé, sous l’aspect de l’urgence sociale, qu’avec le problème
d’éviter la tyrannie ou le danger de perdre la liberté. Il est ainsi douteux
que le refus de certains individus ou collectivités de s’impliquer dans une
intervention armée contre ceux qui portent atteinte à la liberté ou la dignité
d’autres individus, puisse être accepté comme signe d’un esprit tolérant.
Face à de telles manifestations anti-humanistes, c’est l’esprit intolérant qui
semble représenter une vertu authentique. Carol Bellamy, directeur exécutif
d’UNICEF, avance, en avant-garde du deuxième congrès mondial contre
l’exploitation sexuelle des enfants – Yokohama, décembre 2001 – le concept de
tolérance zéro, signifiant que face à
des phénomènes tels que l’abus sexuelle des enfants il ne peut y avoir d’indul-gence.
«Tout ne peut pas être tolérer. Aucune
société ne peut exister sans l’intolérance, l’indignation et le dé-goût ; ce
sont les forces qui soutiennent la loi morale.»[vi]
Le principe du respect envers
les personnes, comme support délimitant la sphère de manifestation de l’esprit
tolérant, définit aussi les limites de la tolérance, «dans
le sens que les options qui ne manifestent pas de respect envers les personnes
ne doivent être tolérées.»[vii]
L’Encyclopédie Blackwell de la pensée politique attire l’attention sur le fait
que ce principe est très vague et comporte d’innombrables possibilités
d’interprétation.
Malgré toutes ces difficultés,
le principe du respect des personnes constitue une justification solide pour le
besoin de tolérance.
L’aspiration suprême de la
tolérance est de substituer le dialogue à
la force. Mais pour cela, un partenaire de dialogue est évidemment
indispensable. L’éducation pour la culture du dialogue, pour cultiver le
respect envers l’autre, devient ainsi une priorité sociale. L’inculture est
toujours agressive et intolérante.
La culture ouvre les horizons,
développe des sensibilités nouvelles, comme des capacités à compren-dre les
points de vue d’autrui, essayant de les accepter et des les approcher. Mais
surtout, la culture nous convainc du
droit fondamental de l’homme à la différence. La revendication du «droit à
la différence» ne contredit en aucun cas les desiderata nobles de l’égalité
sociale mais veut souligner que les hommes sont, individuellement, des êtres
uniques avec des caractères, vocations et aspirations personnelles qui
contribuent d’une manière propre au succès de l’humanité dans son ensemble.
La difficile expérience de la
différence nous obli-ge à accepter que la nature humaine n’est pas identique
chez tous les hommes. Reconnaître la différence impli-que de comprendre d’une
part que nous ne sommes pas les uniques détenteurs d’une vérité absolue,
d’autre part que l’autre a droit à sa propre vérité.
Il faudra accepter aussi que
l’Homme est avant tout un être intolérant et souvent déraisonnable dans ses
relations avec ses semblables. La nature ne nous a pas faits indulgents. C’est
d’abord par l’éducation et la culture que nous pouvons acquérir la nouvelle
mentalité tolérante.
Notre tendance à soumettre et à
dominer l’autre tient surtout à notre nature biologique. En réalité, dans le
monde animal[viii],
les manifestations de l’indulgence en-vers les autres peut apparaître comme un
signe de faibles-se, pouvant mener jusqu’à la perte de cohésion du grou-pe,
avec des effets négatifs pour son devenir futur.
La tolérance est une dimension
purement hu-maine de
l’homme entier et non de l’homme
comme «animal doté de raison.»[ix]
Mais l’homme total, ayant rai-son, sensibilité et volonté en mesures égales,
est capable de dominer sa dimension naturelle, en créant son propre monde, le
monde de la culture, de la civilisation, dans le-quel il peut
–
il
doit !
– se manifester comme
être tolérant.
C’est seulement dans le monde
humanisé que la tolérance trouve son sens: car l’Autre y est au moins au-ssi
important, si ce n’est plus, que notre propre personne. Ainsi, même le sens
péjoratif de l’idée de tolérance – je te tolère, ce qui ne veut pas dire que je
t’accepte – disparaît, faisant place à une mentalité qui ne signifie plus
suffisance, supériorité affichée ou déférence super-ficielle, mais
reconnaissance d’une donnée fondamen-tale : la vulnérabilité de l’autre réclame
ma tolérance; je ne peux m’y soustraire sans altérer ma propre humanité.
Beaucoup de ceux qui expriment
des réserves en ce qui concerne le besoin de tolérance sont sincèrement
soucieux de l’éventualité d’une perversion des valeurs morales pérennes. En
vérité, l’excès de tolérance, associé à l’indulgence voire à l’indifférence, à
la passivité face à des opinions ou des actes répréhensibles, peut générer le
désordre, voire la désagrégation sociale. Il faudra tout de même accepter le
plaidoyer de J.S. Mill, dans De la
Liberté (1859), selon qui «une
tolérance large est essentielle pour le progrès social et scientifique, tout
comme pour le développement moral et spirituel de l’individu.»[x]
Un fait demeure : du point de
vue politique, dire d’une société qu’elle est tolérante équivaut à la
reconnaî-tre supérieure aux autres, qui sont intolérantes.
B.
Le Principe Tolérance: une perspective prag-matique.
La tolérance est un principe moral – ainsi que l’affirmait, dès 1763, le grand
Voltaire dans son célèbre Traité sur la
Tolérance[xi],
stigmatisant l’orgueil des hommes qui se croient les seuls détenteurs de la
vérité – mais ce principe acquiert de la consistance seulement sur le plan
politique. Sur ce plan, la réalité ne peut être jugée d’une manière tranchante,
dans des termes de bien ou de mal: «ce
qui est bien pour le présent de l’homme peut être un grand mal pour le futur de
l’humanité; le bien pour l’homme est souvent mauvais pour la nature; le bien de
ceux qui ont des facilités sociales peut être – et le plus souvent il l’est –
une source de mal pour les catégories sociales défavorisées.»[xii]
Voltaire incriminait avec
véhémence la tendance à imposer, par violence et persécution, des opinions dont
les fondements sont incertains et discutables, d’autant plus qu’en politique la
vérité absolue n’existe pas, au contraire des intérêts. Cela signifie que les
intérêts supérieurs de certains individus ou certaines collectivités ont le
droit d’être inscrits dans le système de valeur auquel se reporte la société
dans son ensemble.
Sur le plan politique, l’esprit
de tolérance se manifeste comme la tentative de concilier des intérêts
différents et parfois opposés, ce qui n’est pas facile et réclame de la
patience et du temps. La tolérance est ainsi l’expression de l’attitude
politique qui consiste à émettre des verdicts, sans chercher de justification
idéologique, mais en essayant d’expliquer et d’accepter les motifs et les
mobiles de tous les participants de la vie sociale.
Il est évident qu’une telle
attitude n’est possible que dans des sociétés démocratiques. En revanche, les
sociétés totalitaires se révèlent toujours intolérantes. Même si le pluralisme
– propre aux sociétés démo-cratiques – constitue seulement les prémices, et non
la garantie, d’un esprit tolérant, la réfutation du pluralisme est – d’après
Isaiah Berlin (Eloge
de la Liberté, Paris, Calman-Lévy,
1988, p. 213) – la source sûre de l’intolérance, car niant la possibilité
d’une pluralité de valeurs morales, on peut facilement accepter que les
« vraies » valeurs doivent être imposées aux autres par la force s’il le faut
car ce sont les seules acceptables et désirables socialement. De façon
évidente, la croyance en un ensemble unique de valeurs de favorise pas la
tolérance.
John Locke insiste sur l’idée
qu’il est absolument irrationnel de persécuter quelqu’un pour ses croyances car
la croyance est un problème de
conscience indivi-duelle et par conséquent , ne peut être déterminé par la
contrainte[xiii].
Dans un manuscrit de 1661, qui
sera la base de son oeuvre de 1689,
A Letter Concerning Toleration,
Locke se propose de démontrer «les
dangers d’imposer l’uniformité» et d’analyser les vertus de la liberté
d’action et de la tolérance en prévention des convulsions et des guerres de la
société civile.
De fait, John Locke, dans
An
Essay Concernint Toleration, signe pratiquement l’acte de naissance de
la problématique de la tolérance, comprise comme
dimen-sion politique: «Posant
le problème de la tolérance non comme un problème religieux ou une question
théolo-gique mais comme un problème politique, civique, Locke institue les
principes de « la liberté de conscience » du point de vue de la « société
civile »… Les opinions spéculatives qui n’attentent pas à la stabilité de
l’Etat, qui ne causent pas de désagrément à mes voisins ont un droit absolus et
universel d’être tolérées…»[xiv]
De même, le pouvoir ne peut pas s’immiscer dans mon intérêt privé dans le
monde, d’autant moins dans mon intérêt privé dans un autre monde, en m’imposant
la religion que je dois pratiquer. En échange, le pouvoir politique peut
interdire les manifestations des individus contre l’ordre publique, mais ne
peut obliger quelqu’un à renoncer à ses opinions.
Le penseur anglais se montre
particulièrement pragmatique quand il affirme que le respect des opinions des
hommes est plus «rentable» que
l’intolérance. En vérité, la persécution, quelle que soit sa nature,
incapable de changer l’opinion de celui qu’elle vise, «aggrave le danger, transformant un adversaire ouvert et loyal en un
ennemi dissimulé et sournois.»[xv]
La pensée moderne lie le
principe de tolérance au concept de liberté individuelle et collective «…tout
le monde ne peut trouver idéal le même mode de vie et l’importance de
l’autonomie individuelle exige que l’Etat n’impose aucune conception en ce qui
concerne le bien des individus. Même si une personne se trompe sur le mode de
vie qui lui convient le mieux, il est préférable qu’elle reste maître de son
propre destin. De fait, c’est une erreur de supposer qu’il pourrait exister un
mode de vie unique qui convienne à tous.»[xvi]
Survient alors justement la
question: «Comment peut être permis,
toléré, ce qui est considéré comme mal ?». Moralement, ce n’est pas
possible. Et pourtant le mal appartient à la réalité, dans une plus grande
mesure que le bien, parce que vivre signifie agir, et l’action – par sa nature
non idéale – suppose et la faute, et
l’erreur, et l’échec.
Même les nouvelles «éthiques
applicatrices» con-sidèrent que la tendance d’une «morale universaliste» à
définir une fois pour toute ce qui est bien ou mal est exagérée. Pour le
quidam, être limité, pas du tout saint et qui n’aspire même pas à la sainteté,
reconnaître le bien et le réaliser au mieux, est, souvent, extrêmement
difficile. En outre, la tendance à faire le bien de la meilleure façon
possible, génère, en pratique, des
manifestations fonda-mentalistes ne tolérant pas les faiblesses des autres –
petites ou grandes, mais indiscutablement humaines – et pouvant avoir des
conséquences antihumanistes.
C’est à la décision politique
que revient la sagesse d’accepter que l’essence de la tolérance consiste à
rendre le bien pragmatique ; autrement dit, si tu n’est pas en mesure de faire
du bien à ton prochain, fais-lui le moins de mal possible. Ainsi, « le moindre
mal » est dans ce cas une option morale s’il a comme base la conciliation et
les compromis acceptables.
Sur un plan politique, «le
mieux» est l’ennemi du bien parce que, au nom d’une «pureté morale»,
il con-duit à l’intransigence, à l’intolérance et au fanatisme.
De fait, du point de vue de la
société civile, l’alternative extrême de l’attitude tolérante est l’esprit
fanatique : «Le fanatique est la vérité :
celle-ci l’anime, le préoccupe et l’arme. Il n’a pas besoin de construire ou de
découvrir la vérité… mais il jouit de suite et sans cesse d’une certitude
totale et immédiate qui demeure en lui, qui le possède entièrement, et qui le
pousse en avant avec violence.»[xvii]
Ces mots, par lesquels Dominique
Colas caracté-rise le fanatisme religieux, s’accordent parfaitement à d’autres
espèces de fanatisme : politique, idéologique, paradoxalement même
scientifique.
1.
Religieux, le fanatique
soutiendra jusqu’au sa-crifice suprême le prédicateur autour duquel se
rassemble la communauté à laquelle il appartient, en le vénérant comme un dieu
anthropomorphe, et réfutant avec véhé-mence tout ce qui n’appartient pas à la
vérité vénérée. Le fanatique a toujours
une vie communautaire, avec la-quelle il vit d’une façon extatique, dans
l’esprit de la vé-rité absolue; la réflexion solitaire est étrangère à l’esprit
fanatique, car elle génère des questions et une inquiétude métaphysique, des
incertitudes et des angoisses. Il n’a pas besoin de celles-ci : IL SAIT !
Profanateur, le fana-tique «se complaît à détruire le lieu sacré de l’Autre».
2.
Politique, le fanatique se subordonne à la Vérité abolue, promu par une
idéologie qui lui confère une pleine autorité. Au nom de cette vérité, il ne
manifeste aucune tolérance envers ceux qui ne la possèdent pas, considérant
sans valeur sociale leur vie. Iconoclaste, le fanatique politique n’a aucun
respect pour quelque autorité transcendantale, son dieu étant cette croyance
pathologique absurde et monstrueuse en la vérité officielle d’une doctrine
politique. Même s’il accepte la divinité, celle-ci lui est révélée
exclusivement par l’idéologie à laquelle il confère une valeur sacro-sainte. Le
fanatisme politique communiste ou fasciste est athée. Mais le monde
contemporain est témoin de tentatives significatives à fonder religieusement
la vérité officielle d’une idéologie politique (le fondamentalisme
islamique, le marxisme islamique lybien, et certaines idéologies chauvines ou
racistes).
3.
Scientifique, le fanatique est une espèce plus subtile de l’esprit
intolérant, mais non moins dangereuse. Il est le possesseur sans mesure de la
Vérité scientifique, qui devient sa
vérité dans la science qu’il professe et qui le guide
comme une valeur absolue. Au nom de cette vérité, il est beaucoup moins
tolérant envers les points de vue des autres membres de la communauté
scientifique et – ce qui est plus grave – il est disposé à renoncer à n’importe
quelle considération d’ordre moral. Enthou-siaste, ce type de fanatique
sacralise une science absolue au nom de laquelle il a la conviction que tout
lui est permis. Il est, de fait, le pseudo-homme de science dont
“la science manque de conscience” et
dont « le sommeil de la raison » enfante les monstres de tant d’expériences
profondément antihumaines, des cataclysmes nucléaires ou biologiques jusqu’aux
intolérables manipulations génétiques actuelles.
4.
Sa lutte
incessante
pour
la
«vraie
cause»,
son man-que de respect pour la
vie de ceux qui ne la reconnaissent et ne la promeuvent pas, la conviction
ferme que même sa propre vie peut être sacrifiée n’importe quand pour le bien
de la cause, font du militant fanatique, fût-ce sur le plan religieux,
politique ou scientifique – d’autant plus que toutes ces hypostases se
rencontrent dans le même individu – un potentiel destructeur d’une gravité sans
précédent dans ce monde en lui offrant même les moyens logistiques d’une
désintégration définitive.
En revanche, l’attitude
politique tolérante est l’expression de la compréhension du fait que tous les
conflits ne peuvent être résolus au niveau d’une génération, d’autant moins
qu’elle ne peut épuiser toutes les variantes du bien. Laisser sa chance au
futur est un acte de responsabilité sociale.
La tolérance, fondée sur le
présupposé que personne n’est infaillible, représente en effet la condition
minimale de la coexistence humaine. Elle s’arrête là où les droits des autres
ne sont plus respectés, où le respect envers la personne n’est plus garanti.
BIBLIOGRAPHIE
MAXIM, Sorin-Tudor,
La
conscience morale, ED. JUNIMEA, JASI, 1999
SAHEL, Claude, COORD.,
La tolerance. Pour un humanisme
heretique, ED. TREI, JASI, 2001
MILLER, David,
L’encyclopédie Blackwell de la
pensée politique, ED. HUMANITAS, BUCAREST, 2000
MILL, John-Stuart,
De la liberte, ED.
HUMANITAS, BUCAREST, 2001
HORTON, John,
La tolerance, DANS
“L’encyclopédie
blackwell de la pensée politique”, ED. HUMANITAS, BUCAREST, 2000
BERLIN, Isaiah,
Elogé de la liberte,
CALMAN-LEVY, PARIS, 1988
COLAS, Dominique,
La genealogie du fanatisme et de
la société civile, ED. NEMIRA, BUCAREST, 1998
Notes
*
Traduit par Chris-Laura et Sylvain Porrot, Niort, France
* L’intitulé „ Le Principe Tolérance” et non pas „ Le Principe de la
tolérance” – évidemment influencé par l’oeuvre de Hans Jonas „ Le Principe
Responsabilité” (lui-même inspiré par „ Le Principe Espoir” d’Ernst Bloch) –
se propose de souligner que la tolérance est beaucoup plus qu’une vertu: elle
est le fondement même d’une nouvelle éthique dont l’exigence suprême est
l’obligation vis-à-vis du futur de tous les hommes; un futur commun ou rien.
[ii]
Luigi Sturzo, Libertatea : prietenii si dusmani
ei, Paideia, Bucarest, 2001,
p. 133
[iii]
Cette distinction est
faite également par Claude Geffré dans l’article „Constiinta obligata” din „Toleranta.
Pentru un umanism eretic”, coord. Claude Sahel, Editura Trei, 2001, p. 54
[v] Claude Geffré, „Constiinþa obligata” din „Toleranta. Pentru un umanism eretic”, coord. Claude Sahel, Editura Trei, 2001, p.55
[vii] Enciclopedia Blackwell a gândirii politice, Ed. Humanitas, Bucarest, 2000, p. 749
[viii]
Dans le monde humain cela se passe aussi au niveau modeste de la culture et de
l’éducation. Pour la tolérance, comme pour la démocratie, d’ailleurs - comme
le soulignait l’académicien Alexandru Boboc (Stil
cultural si pluralism valoric în gândirea contemporana, dans le volume
„2001 : Umanism si educatie „, Suceava, 2001) – il te faut des hommes
éduqués. Tu ne peux prétendre
cultiver des mentalité tolérantes sans hommes préoccupés par leur propre
accomplissement, des hommes de culture, des hommes civilisés.
[ix]
D’ailleurs, trop de raison pousse plutôt à l’intolérance, parce que la raison
acceptera avec la plus grande difficulté que quelque chose vraiment mauvaise
soit tolérée. De plus c’est aussi la raison qui attire notre attention sur le
fait que les grandes civilisations sont devenues vulnérables au moment même où
elles sont devenues tolérantes ; ainsi c’est surtout l’intolérance qui semble
les avoir sauver (par exemple, l’écroulement des grands empires soutient, plus
ou moins, ce point de vue).
[x] John Horton „Toleranta” dans Enciclopedia Blackwell a gândirii politice, Humanitas, Bucarest, 2000, p. 749
[xiii]
John Locke,
A Letter Concerning Toleration, Ed. J. Tully, Indianapolis,
Hackett Publ. Co, 1983
[xiv]
Dominique Colas, Genealogia fanatismului si a
societatii civile, Editura Nemira, Bucarest, 1998, p.255
[xvi]
Suzan Mendus, Tolérance et pluralisme moral, dans Dictionnaire d’éthique et de
philosophie morale, P.U.F., Paris, p.1537