Sorin-Tudor Maxim
Abstract. We consider that there is a
difference between multiculturality and interculturality. As for the former the
cultures may coexist without interactioning necessarity, for the second, the
cultural dialogue is defining. Also, it must be draw a distinction between a
negative interculturality which is aggressive and intolerant where a
“domineering” culture tends to eliminate the others it confronts with and a
positive culturality where tolerance characterizes the way in which cultures
coexist, representing a decisive condition of their enrichment through their
shared existence.
Tolerance is there
fore the only possibility that helps a bad interculturality turn into a good
one. We should reflect upon the modalities that favor the tolerant spirit in
the intercultural relations.
La philosophie authentique
est une philosophie engagée. Avec la sagesse de ses 85 ans, dont la plupart
consacrés à la réflexion théorique systématique, Hans-Georg Gadamer, un des
plus importants représentants de l’herméneutique du XXème siècle, attire
l’attention, dans son essai „L’héritage de l’Europe”, sur la nécessité d’être
tous conscients que même un théoricien, un penseur, dont la vie a été dédiée à la
connaissance pure, dépend d’un certain contexte social et politique: „C’est un
égarement que d’imaginer qu’une existence vouée à la théorie serait exemptée
d’une vie politico-sociale et de ses contraintes. Le mythe de la tour d’ivoire
dans laquelle vivent les théoriciens est une fantaisie invraisemblable. Nous
nous trouvons tous au milieu de la structure sociale.”[i]
Or, notre contextualité
européenne nous relève l’implication dans un processus qui ne se limite plus
aux frontières étroites de nos patries. Il n’existe pas d’alternative: les
européens de l’Est et de l’Ouest auront un futur commun ou n’auront aucun
futur. „Voici le bilan d’où nous devons partir... quiconque travaille en
politique ou en économie doit être parfaitement conscient que tous, d’Ouest ou
d’Est, nous nous approchons peu à peu de la frontière entre vie et survie, et
que nous devons nous demander comment ne pas franchir cette limite, pour notre
salut à tous.”[ii]
Conscients que nous vivons
dans un contexte de multiculturalité, au plan européen, et d’interculturalité,
au plan national, nous pouvons penser l’orientation des processus en cours vers
une perspective qui rende possible notre survie commune. L’acquisition, par
l’exercice et l’effort communicationnel, d’une authentique culture du dialogue,
pourrait être, selon nous, la solution à une construction d’une réalité
sociale, dans laquelle les tensions interethniques ne soient plus source de
conflit, et dans laquelle les différences culturelles soient source de progrès
et nourrissent une vie spirituelle plus riche et plus remplie.
L’identité européenne n’est
pas synonyme d’homogénéité. L’Europe unifiée ne doit pas être homogène,
l’uniformité étant signe de pauvreté d’âme. Ni même l’âme d’un peuple – nous
disait Mihai Ralea, dès 1927 dans „Le phénomène roumain” - n’est jamais d’une
union absolue, „et quand elle l’est, ce n’est pas nécessairement une cause de
satisfaction, parce qu’apparaît alors le danger des sentiments (des complexes)
de supériorité et de supposée pureté.”
De plus, au niveau européen,
l’idée de pureté ethnique, expression d’une extrême union symbolique dans le
processus identitaire, est génératrice de chauvinisme, d’exacerbation des
tendances nationalistes. A la limite, une telle position engendre un
attachement exagéré au modèle culturel propre, accompagné du mépris, dissimulé
ou explicite, des autres types culturels, considérés soit comme inutiles, soit
comme inférieurs.
Accepter la multiculturalité
et apprendre, surtout, à vivre dans un contexte interculturel, est une tâche qui
nous incombe à tous, si nous voulons nous construire, en collaboration, un
futur commun.
Mais tout d’abord, il nous faudra
commencer le long apprentissage de la cohabitation : „Vivre avec l’autre, vivre
en qualité de l’autre de l’autre est un devoir humain fondamental, que ce soit
à petite ou grande échelle. La façon dont nous nous habituons à vivre l’un avec l’autre quand nous
grandissons et entrons, comme on dit, dans la vie, est valable aussi pour les
grands rassemblements de l’humanité, les peuples et les états.”[iii]
Nous devons apprendre le
respect de l’autre ainsi que d’autres expériences culturelles que la nôtre. Toute autre expérience humaine
que la nôtre n’est pas nécessairement inférieure ou hostile, elle est le plus
souvent source d’enrichissement de l’horizon propre de la connaissance et du
vécu.
Mais pour cela, nous devons
nous auto-éduquer, au sens de tenir sous contrôle nos préjugés, stéréotypes et
idiosyncrasies culturels, parce qu’il n’est pas aisé de reconnaître, souvent au
détriment de ses intérêts, qu’il est possible que l’autre ait raison.
Le dialogue interculturel est
l’expression de la reconnaisance qu’il n’existe pas de vérité unique ou, plus
exactement, que la vérité naît d’une confrontation d’avis divergents et que
l’harmonie de l’unité naît de la pluralité des formes de manifestation de notre
humanité. L’alternative n’existe que dans le monologue culturel des agissements
ethniques intolérants.
Même fanatiques, ces manifestations sont sources
de dégradation de notre humanité et de celle
du monde. C’est le moment de préciser que, selon nous, ce n’est pas la
multiculturalité qui doit fonder les relations entre les personnes et les
ethnies de l’Europe unifiée mais l’interculturalité. Dans le premier cas, les
cultures peuvent coexister, sans nécessairement interagir, dans le second cas
le dialogue culturel est définitoire.
Nous
devons également faire la distinction entre une interculturalité négative,
aggressive et intolérante, où une culture “dominante” tend à éliminer les
autres auxquelles elle est confrontée et une interculturalité positive,
où le recours à la tolérance définit non seulement le mode de coexistence des
cultures, mais représente aussi une condition décisive de leur enrichissement,
à travers l’existence ensemble.
La tolérance est, par
conséquent, l’unique solution au passage de la mauvaise interculturalité à la
bonne interculturalité. Il convient donc que nous méditions les modalités qui
potentialisent l’affirmation de l’âme tolérante dans les relations
interculturelles.
Tout d’abord, l’éducation
pour une culture du dialogue est définitoire. Le dialogue est le territoire qui
décrit le mieux le „propre” de la tolérance. „Le dialogue est le retour de
l’homme vers soi, vers Dieu, la nature, la culture et l’histoire: la seule façon
de briser la relation puissance superpuissance, et la seule voie vers une vie
commune de tous les êtres. Je, qui dans le monde existe à sa façon, est celui
qui demande. Tu, c’est-à-dire toute chose et tout être existant d’une autre
façon, offre des réponses. Il n’existe pas de pensées sur Je sans pensées sur
Tu. De cette différence naissent nos vérités.”[iv]
L’expérience de la divergence nous convainc que le dialogue est nécessaire en
tout temps et pour toute culture, même si nous ne réalisons pas entièrement
combien notre histoire commune et notre devenir d’humain doivent à la rencontre
spirituelle née du dialogue des cultures. La culture mondiale acquiert son
originalité et sa vigueur dans et par ce processus de dialogue. Repousser le
dialogue interculturel, c’est limiter la possibilité d’apprendre quelque chose
de nouveau, d’enrichir sa propre culture. Celui qui s’identifie seulement aux
valeurs de sa culture, qui est aveugle et sourd au autres cultures, est
condamné à ne pas évoluer spirituellement : „Pour cela le dialogue est une
qualité de la culture supérieure qui est ouverte et créative.”[v]
Le dialogue est toujours un mode d’échange,
chacune des cultures entrées en contact recevant et, respectivement offrant,
des idées, des systèmes de valeurs et des modes de vie alternatifs. Par le contact
communicationnel, les hommes s’habituent à vivrent ensemble: „s’ils ne s’aiment
pas, au moins ils se supportent. Le peuple qui n’apprend pas des autres peuples est privé de tout espoir
de développement : tout peuple contribue au développement, sinon ce
développement n’existerait pas.[vi] Une culture autarcique, isolée du
circuit mondial des valeurs, devient une culture enclavée, à la limite : une
culture pauvre, mortifiée, figée. Ce qui nous maintient „en forme”, c’est une
vie commune culturelle, linguistique, religieuse et économique. En l’absence
d’échange, les cultures se dégradent spirituellement de la même façon que se
dégradent génétiquement les personnes qui abusent d’échanges et de rapports
sexuels cosanguins (ou dans le cadre de groupes sociaux restreints).
Puis, la condition minimale
pour la manifestation de l’esprit tolérant est la confiance mutuelle. Kant souligne dans „Pour la paix
éternelle” que pour pouvoir mettre fin à un conflit, pour que la réconciliation
puisse se réaliser, il doit exister une confiance minimale dans la bonne
volonté de l’adversaire. Or, la confiance dans l’étranger absolu, dans celui
qu’on décrit a priori comme „absolument autre que soi”, ne peut exister. Nous
devons investir l’autre de la présomption de bonne volonté et, surtout, jusqu’à
preuve du contraire, lui accorder notre confiance totale. Aussi devons nous
nous reconnaître nous-même dans son altérité.
„Ce voisinage de l’autre se réconcilie en même
temps avec nous, en dépit de toute altérité. Il est aussi l’altérité qui
appelle et contribue à la propre rencontre avec soi. Nous sommes tous autres et
tous sont nous-même.”[vii]
De façon évidente, il nous
est plus facile de tolérer l’altérité si nous reconnaissons l’autre en
nous-même. La penseuse d’origine bulgare, Julia Kristeva[viii] nous propose de regarder le monde
comme un compagnonnage d’étrangers. Si nous sommes tous étrangers, il nous sera
plus facile de ne pas opprimer l’étranger, car tous nous sommes étrangers sur
cette terre ; il nous sera plus facile d’investir un mininum l’étranger de
notre confiance, parce que nous nous reconnaissons en lui.
Ensuite, comme modus
vivendi, la tolérance peut être décrite comme l’art du compromis acceptable,
évidemment pas n’importe quel compromis, car il existe des situations qui ne
doivent être acceptées en aucun cas – par exemple l’abus sexuel ou de
quelqu’autre nature des enfants – mais celui basé sur des concessions réciproques. Le compromis acceptable suppose, avant tout, la
réciprocité.
Décrivant
son expérience personnelle dans le cadre du multiculturalisme américain,
Michael Walzer, affirme que la tolérance comme attitude et la tolérance comme
pratique sont les solutions incontestables rendant possibles la coexistence
paisible de groupes ayant des identités, histoires et modes culturels
différents.
„Tolérer n’est pas une voie vers le consensus
rationnel universel mais, plutôt, un modus vivendi nécessaire.”[ix]
Là où le consensus rationnel se révèle impossible, là où les dilemmes d’ordre
opérationnel où moral rendent la raison inopérante, le recours à la tolérance
peut réaliser le compromis raisonnable par la réconciliation de modes de vie différents
voire contradictoires: „Je comprends l’esprit de tolérance en ce sens ... comme
raison et juste mesure dans la construction et le maintien de la civilisation
humaine comme unité dans la diversité.
Ainsi conçu, l’esprit de tolérance peut être prouvé par la culture du
pluralisme des valeurs et l’acceptation du multiculturalisme, l’intégration
démocratique des minorités, la reconnaissance de leur identité et le respect
des «sphères de la justice» sociale.”[x]
La tolérance, nous dit Michael Walzer, rend la différence possible, la
différence rend la tolérance nécessaire.
Mais, parce que les
différences se maintiennent dans le
cadre d’une coexistence pacifique, les individus doivent s’inscrire dans une
communauté „morale”, ce que Walzer comprend comme un ensemble social,
spatio-temporel et culturel dans lequel vivent des individus unis d’attitudes
bienveillantes, conciliantes, indulgentes et de pratiques partagées. La
tolérance rend possible la coexistence pacifique d’un groupe d’hommes ayant des
histoires différentes, des identités et des cultures différentes. Dans ce
contexte, l’éducation - par le système institutionnel – a une grande importance
dans l’affirmation de l’esprit tolérant. La société doit demander à l’école une
éducation multiculturelle: „ ... le point de vue multiculturel est d’enseigner
aux étudiants toutes les cultures, d’amener le pluralisme de la société ...
dans les salles de classe.”[xi]
En analysant la situation du
système d’éducation américain, Michael Walzer insiste sur la nécessité d’un
programme distinct de formation des enfants dans un esprit d’interculturalisme,
considérant que les écoles d’Etat doivent être utilisées également pour
renforcer des identités communautaires menacées ou défavorisées. Plus encore,
l’éducation multiculturelle doit, non pas apprendre aux enfants ce que signifie
être différent, mais apprendre à ceux
qui sont différents, de par leur appartenance sociale, culturelle,
confessionnelle, raciale, la bonne manière d’être différent.
Le
système scolaire doit cultiver, d’une part, l’identité commune, et
d’autre part, notre droit à la différence, le respect envers les autres, autres
que nous, mais néanmoins tout aussi humains.
Etensuite,
nous devons conscientiser le fait que nous sommes condamnés à vivre ensemble.
Quand nous sommes les uns avec les autres, il nous est parfois difficile de
nous supporter ; être seul serait bien pire. Si l’autre n’existait pas, il
devrait être inventé, surtout pour remplir notre solitude et la rendre
supportable.
La tolérance est un autre nom
pour le respect du droit de l’autre à une place au soleil – avec sa langue et
sa culture propres, son mode de vie, que nous apprécions ou pas. Elle suppose
le remplacement de l’exclusion par la coopération, de tout projet
d’embrigadement culturel par le désir de se comprendre et de s’accepter mutuellement.
Et si nous sommes condamnés à coexister, faisons
du moins en sorte que cette vie ensemble soit plus confortable et plus
profitable spirituellement.
Notre civilisation s’accomplit par la répudiation
des tendances à éliminer l’autre autre que moi : „La civilisation cessera quand
elle ne sera plus porteuse de la tension de l’acte de penser aux limites de son
altérité. Ce que l’étranger autre apporte comme
insupportable est ce à quoi elle doit réfléchir sans cesse.”[xii] Ainsi est garanti, pour le sujet individuel,
mais aussi pour le sujet collectif, le permanent renouvellement et la
revitalisation de son mode d’existence. Recevoir ce qui est étranger et
l’intégrer à son propre mode de vie est un signe de maturité et de force
culturelle. Les grandes cultures naissent aux carrefours spirituels ; jamais
dans la solitude déprimante et mortifiante. Nous avons besoin les uns des
autres, ne serait-ce que pour s’importuner. Une existence commode n’engendre
qu’une spiritualité de la même mesure.
En nous importunant, nous nous stimulons, nous entrons en compétition,
nous créons. Autrement dit, nous vivons plus intensément, nous vivons
authentiquement.
Enfin, il est nécessaire de
souligner que la bonne interculturalité, fondée essentiellement sur l’esprit
tolérant, est totalement compatible avec l’affirmation de l’identité nationale.
Les grands peuples reconnus
comme tels par l’Histoire, et qui ont fait l’Histoire, sont les peuples
multiculturels. C’est justement pour cela qu’ils ont été ou sont vraiment
grands, parce qu’ils ont su harmoniser leurs différences culturelles, parce
qu’ils ont réussi à construire leur identité nationale sur les bases du
dialogue interculturel, parce qu’ils ont agrandi leur richesse spirituelle, par
la confrontation pacifique et sapientiale de modes de vie différents. Dans ces
conditions, la dominante identitaire nationale ne se batît pas sur le rejet des
autres modes culturels avec lesquels la culture majoritaire se heurte, mais sur
l’heureuse synthèse de la pluralité en une réalité culturelle cohérente et à
valeur d’universalité.
Dans des
moments de sagesse, nous devenons pleinement conscients que nos identités
nationales naissent non pas d’une opposition avec d’autres modes culturels,
mais de la rencontre qui nous enrichit en tout point de vue.
Gardons confiance que ces
moments de lucidité prévaudront devant les situations dans lesquelles, pour
diverses raisons, l’esprit national s’enflamme démesurément,
dégénérant en une arrogance nationaliste, aussi cabotine que dangereuse.
Nous ne
vivons pas dans un monde de certitudes : plus nous progressons scientifiquement,
culturellement et même socialement, plus les facteurs de risques sont
accentués. Le futur de l’humanité réclame pour le présent l’esprit de
tolérance. L’aspiration suprême de la tolérance est de substituer le dialogue
culturel à l’attitude intransigente ; mais pour cela il doit exister un
partenaire de dialogue – une autre culture. Ainsi, la tolérance rend possible
le passage de la culture autarcique à la multiculturalité et, de là, à
l’interculturalité, le paradigme culturel le plus riche et le plus prometteur
pour le futur de l’humanité.
Notes
[i] H.-G. Gadamer, Elogiul teoriei. Moştenirea Europei,
Eds. Polirom, Iaşi, 1999, p.121
[ii] Vasile Morar, Moralităţi elementare,
Eds. Paideia, Bucureşti, 2001, p. 216
[iii] H.-G. Gadamer, Elogiul teoriei. Moştenirea
Europei, Eds. Polirom, Iaşi, 1999, p.121
[iv] Giuro Şuşnici, Dialog
şi toleranţă, 1999, p.67
[v] Ibidem, p.54
[vi] Ibidem, p.58
[vii] H.-G. Gadamer, Elogiul teoriei. Moştenirea
Europei, Eds. Polirom, Iaşi, 1999, p.134
[viii] Vezi Julia Kristeva, Strangers to Ourselves,
New York, Columbia University Press, 1991
[ix] Anton Carpinschi, étude introductif
à l’éssai du Michael Walzer, Despre
tolerare, Eds. Institutul
European, Iaşi, 2002, p.III
[x] Ibidem, p.XI
[xi] Michael Walzer, Despre tolerare, Eds. Institutul European,
[xii] Alain Deniau, dans: Toleranţa. Pentru un umanism eretic, Eds. Trei, Iaşi, 2001, p.69