IDÉALISATION
ET DÉSACRALISATION D’UN HÉROS DANS
LA FILLE d’UN HÉROS DE L’UNION SOVIÉTIQUE (1990) D’ANDREÏ MAKINE
Murielle
Lucie Clément
Université d’Amsterdam, ASCA
Ivan, reçoit la plus haute
distinction militaire du système soviétique: Héros de l’Union soviétique,
matérialisée par une étoile en or. Cette iconisation est une idéalisation de la
guerre. Lors d’une conférence annuelle, organisée dans l’école de son village,
il doit parler de ses exploits héroïques. Toutefois, il lui est impossible de faire
allusion à ses véritables sentiments. La propagande soviétique prévaut et les
occulte. Ivan finit par troquer la solitude pour la vodka. S’ensuit une
déchéance totale à laquelle s’ajoute la perte de son honneur à la découverte de
la prostitution de sa fille. Désacralisé, il perd son aura de héros et la vie.
Les différents âges de la vie
peuvent avoir un impact considérable sur une même personne à diverses étapes de
sa vie. Dans les régimes totalitaires, cette question peut être tant sociale
que politique. Le héros d’un jour est le paria de demain et réciproquement. La
violence contre autrui, mais aussi contre soi-même, joue alors un rôle
prédominant. Le couple production / destruction de l’image se rapporte à une modalité sémiotique qui
peut aller jusqu’à l’occultation totale
de l’être humain ou sa construction fictive, l’une n’excluant pas nécessairement
l’autre. Le rapport aux objets sémiotiques traduit dans la création de l’image
de la personne dépasse dans son énonciation le champ / le chant de l’émission
et de la réception.
Le roman La Fille d’un héros de l’Union soviétique traite ces issues de
dimensions polysensorielles qui aboutissent à différentes formes d’expression
sémiotique et à leur syncrétisation. Je me propose de présenter une brève analyse
de ce roman. Le personnage principal, après avoir subi un processus
d’iconisation, ne parvient plus à se reconnaître. Certains événements survenus
au cours de sa vie sont cause de changements brutaux qui l’aliènent de
soi-même. À quels moments ces changements s’opèrent-ils ? D'autre part,
j’interroge l'effet d’idéalisation et de désacralisation sur le personnage.
Quels sont les mécanismes et les stratégies, tant sociales que politiques, qui
sont à l’œuvre ici ? Questions
auxquelles je tenterai de répondre.
Ce roman, le premier d’Andreï Makine, présente les
côtés pile et face de la guerre, mythifiée dans la rencontre d’Ivan et Tatiana
sur le champ de bataille. Le revers en apparaît dans le quotidien misérable qui
est le leur une fois la paix revenue. Sordide est la famine qui leur arrache
leur fils nourrisson, récompense des exploits héroïques qui valurent à Ivan la
médaille de héros de l’Union soviétique. Echappés de justesse à cette mort
atroce, Tatiana et Ivan, après avoir déménagé à Borissov, près de la capitale,
mènent la vie anonyme des banlieusards. À la naissance de leur fille Olia, suit
la mort tragique de Tatiana. Grande blessée de guerre, un éclat d’obus planté
près du cœur, et femme de Vétéran, elle a le privilège de ne pas faire la queue
dans les magasins. Alors qu’elle réussit à mettre la main sur un peu de beurre,
la foule aveuglée, exacerbée par le manque de denrées, devenue sourde aux exhortations de la
vendeuse, la piétine sur le perron de l’épicerie. Ivan vit mal son veuvage et
cherche consolation dans la vodka. Sa fille, en tant que fille d’un héros de
l’Union soviétique, est admise au prestigieux Institut Maurice Thorez où les
langues étrangères sont enseignées. En 1980, l’année des Jeux olympiques de
Moscou, Olia pratique naïvement sa connaissance du français avec un jeune
athlète dont elle tombe amoureuse. Le fonctionnaire du komsomol l’admoneste
pour que le KGB puisse mieux la soumettre.
Un vieux
fonctionnaire du Komsomol, racorni, avec une calvitie moite et un costume aux
poches boursouflées, fustigea méthodiquement leur bonheur de trois jours. Il
hurlait : “ Ce n’est pas nous seulement que tu mets dans une
sale affaire. Tu fais honte à tout le pays.
Qu’est-ce qu’ils vont penser de l’URSS, maintenant, en Occident ?
Je te le demande. Que toutes les komsomoles sont des prostituées comme
toi ? C’est ça ? Ne proteste pas. Et en plus, la fille d’un Héros de
l’Union soviétique ! Ton père a versé son sang … Et si cette histoire
parvenait au Comité central ? Tu as pensé à cela ? La fille d’un
Héros de l’Union soviétique ! Avec des antécédents pareils, se salir comme
ça ! Nous, on n’a pas l’intention de te couvrir. Tiens-toi-le pour dit.
Comme on dit chez tes copains : “ Le plaisir, il faut le payer. ”
Ce n’est pas la peine de pleurer. Il fallait y penser avant […] C’est bon.
Tu peux t’en aller. Je n’ai plus rien à te dire. Ce qu’on va faire de toi,
c’est du ressort des services compétents. Maintenant monte au troisième, Bureau
27. Là, on va régler ton affaire.”
Olia sortit en chancelant, monta
au troisième et, aveuglée par les larmes, trouva avec peine la porte indiquée.
[…] L’homme reposa l’écouteur, sortit d’un tiroir une feuille qu’il parcourut
rapidement. Il regarda sa visiteuse et dit : “ Bon ! Olga
Ivanovna Demidova […] Je vais simplement vous dire une chose. Nous, on fera
tout pour vous tirer d’affaire. Vous comprenez, on ne veut pas jeter une ombre
sur votre père ; et vous-même, on ne veut pas briser votre avenir. Mais de
votre côté, vous devez nous aider.”[i]
Olia est inconsciente du chantage
exercé par les fonctionnaires. Elle est heureuse d’échapper à l’ignominie, sans
se rendre compte que son histoire bénigne avec le jeune Français est cataloguée
de prostitution pour mieux lui faire ensuite accepter son entrée dans la
profession. Par un subtil transfert linguistique, l’amourette devient
prostitution. D’un monème à l’autre, la frontière inter sémiotique est franchie grâce au pont de l’hypocrisie. Ray Tars, résume ainsi la
situation : “ By the 1980s, being the
daughter of a Hero of the
La révélation de la prostitution
de sa fille a un autre effet. Elle rend Ivan conscient de la mystification dont
il a été l’objet et le fait se révolter contre le système. Tout le luxe étalé
par Olia, qui se vêt à l’européenne, possède des dollars, peut s’approvisionner
dans les magasins spéciaux, se révèle comme son avilissement. Ce luxe transcrit
la perte de son honneur. Plein de la rage amère que lui apporte sa lucidité
nouvelle, il fait esclandre dans une des Bériozka, ces magasins où les roubles
ne sont pas acceptés. Ivan brise la vitrine et montre ses mains pleines de sang
aux étrangers présents, ébahis : “ La douleur lui arrachait les yeux.
Mais à travers son hébétude gluante, il comprit tout à coup
clairement : “ Tout cela, c’est de la foutaise. Je ne suis qu’un
pithécanthrope pour eux. ”[iv]
Tous les journaux relatent l’incident avec mention des noms et prénoms des
personnes participantes de l’incident. Ivan, traduit en justice, s’écrit lors
de son procès : “ Vous avez fait de ma fille une prostituée !”[v]
Terrassé par une crise cardiaque peu après ce dernier éclat, il meurt incapable
de survivre à la honte qui le submerge.
L’embryon de cette révolte avait
déjà éclaté lors de la grande famine qui lui ravit son fils et presque sa
femme. Malgré sa blessure initiale, Ivan ne souffre d’aucune séquelle. Il a pu
amasser un petit butin de guerre qui lui sauve la vie : “ Il embrassa
sa femme, mit dans la poche de sa vareuse deux montres en or, prises de guerre,
qu’il espérait troquer contre du pain.”[vi]
Sa vie et celle de Tatiana, devenue sa femme, sont, au contraire de celle de
son fils, sauvées grâce à l’or des montres. Le deuil de son fils traduit la
première perte tangible qu’il subit dans sa vie. Mais, à ce moment-là, il n’a
pas encore pris conscience de l’imposture dont il est la victime. L’absurdité
abyssale de la contradiction entre les slogans de la radio qui vante la prospérité
radieuse de l’épopée paysanne et sa femme qui délire et son fils mort de faim,
ne suscite de sa part qu’un geste de colère contre le haut-parleur qu’il
gratifie d’une volée de pierres :
Le petit corps froid et
rigide avait déjà un reflet cireux. Derrière la fenêtre la voix douce déversait
avec application :
A l’entour, tout devient bleu et vert.
Dans la
forêt chantonne le ruisseau.
Il n’y a
pas d’amour sans un brin de tristesse…
Ivan bondit hors de la
maison et courut vers le Soviet. Aveuglé par les larmes, il se mit à jeter des
pierres dans le disque noir du haut-parleur.[vii]
Cependant, au fil des années, il
accepte ce transfert sémiotique du système du vécu, de la réalité quotidienne,
vers le système de propagande soviétique. Les récits officiels se substituent
lentement, d’une manière à peine perceptible, à ses propres souvenirs qui se
fondent dans les brumes générées par l’annihilation de l’être, nécessaire à la
domination réclamée par le système.
Le début du roman se situe sur un
champ de bataille aux réminiscences de Guerre
et paix. Le lecteur prend alors connaissance du héros en même temps que les
infirmières chargées des blessés.
En
passant près du soldat, la jeune ambulancière s’arrêta à peine. Elle jeta un
coup d’œil sur la plaque de sang givré, sur les yeux vitreux et sur les
paupières gonflées par la déflagration et souillées de terre. Mort. Avec une
telle blessure, on ne survit pas. Elle continua son chemin, puis revint, et,
tout en évitant de regarder ces yeux horribles, exorbités, elle retira le
livret militaire.
_ Ecoute, Mania,
cria-t-elle à sa camarade qui pansait un blessé à dix pas d’elle, un Héros de
l’Union soviétique !
_ Blessé ? demanda celle-ci.
_Mais non … Mort.
Elle se pencha sur lui et commença à briser la glace
autour de ses cheveux pour lui relever la tête. […]
Alors Tatiana, les mains
humides et insensibles, chercha à la hâte dans sa poche un petit éclat de
miroir, l’essuya avec un morceau de charpie et le porta aux lèvres du soldat.
Dans cet éclat passa le bleu du ciel, un arbuste miraculeusement préservé et
couvert de cristaux. Une matinée de printemps éclatante. Le quartz scintillant
du givre, la glace fragile, le vide ensoleillé et sonore de l’air.
Soudain tout cet espace glacé s’adoucit, se
réchauffa, se voila d’une petite ombre de brume. Tatiana sauta sur ses jambes
et, brandissant l’éclat d’où s’effaçait rapidement la buée légère du souffle,
cria :
_ Mania, il respire ![viii]
Sans son miroir, Tatiana serait
incapable de voir ce signe de vie du soldat. La buée qui se forme sur la
surface du miroir est le signe certain que le soldat est vivant. Elle est
l’icône de son haleine, le souffle de vie auquel elle réfère. Le miroir fonctionne comme une prothèse de
lecture qui permet à Tatiana d’affirmer ce qu’elle ne pourrait distinguer
autrement. [ix] Les
autres signes (la glace autour de la tête, la flaque de sang givré, les yeux
vitreux) sont iconiques de la mort. C’est ainsi qu’elle les lit. Le livret
militaire lui signifie qu’il s’agit d’un Héros de l’Union soviétique. Perçu par
son système conceptuel, ce syntagme lui intime une autre marche à suivre. La
compréhension qu’elle a de ces mots est similaire à un ordre. Elle ne peut plus
passer son chemin, se détourner. Elle doit s’assurer de la Vie ou de la Mort de
cet homme. Pourquoi ? Quelle en est la raison ? Pour cela, nous
devons observer de plus près le syntagme /Héros de l’Union soviétique/. Quelle
en est la signification ? Pour Tatiana ? Pour le lecteur ? Pour
Ivan ?
Pour Tatiana, de toute évidence,
le livret militaire, non seulement lui transmet une information précieuse, il
lui communique aussi l’état identitaire du soldat. Ce dernier a été décoré,
nommé Héros de l’Union soviétique. Mais encore, le livret signifie la place du
soldat à l’intérieur d’un système de décorations, de nominations. Cet homme est
catalogué en tant que Héros de l’Union
soviétique. Que signifie ce syntagme ? Bien que gisant à demi mort dans
son sang sur le champ de bataille après une explosion, le soldat a, dans son passé,
accompli des actes de bravoure pour lesquels il a été décoré. Il est un héros.
“ Héros de l’Union soviétique », est une haute distinction militaire
décernée de 1934 à 1991. [x]
Ivan est un héros dans le système de distinctions militaires distribuées par
l’Etat ainsi que dans le système littéraire. Il est le personnage principal, le
héros du roman que le lecteur a sous les yeux. Celui-ci apprend un peu plus
avant dans le récit que ce héros est jeune. C’est un jeune héros de l’Union
soviétique. Que le livret mentionne /Héros de l’Union soviétique/ apprend au
lecteur que ce champ de bataille fait partie d’une guerre dans laquelle l’Union
soviétique est engagée et non pas la Russie comme le suggère la phrase
suivante : “ Et ce champ de printemps couvert de capotes glacées
s’étendait quelque part dans le cœur déchiré de la Russie.”[xi]
Il s’agit d’une information d’ordre politique pour le lecteur, d’ordre social
pour Tatiana. Elle est un constituent de l’élaboration identitaire d’Ivan en
regard de son entourage, mais aussi comme nous le verrons plus tard, de
soi-même.
En relevant le héros, Tatiana
obéit à une stimulation programmée par la culture soviétique qui veut qu’un
héros soit traité avec un certain respect préférentiel. Il s’agit d’une occurrence
en corrélation avec le contenu culturel du livret. [xii]
Une corrélation conventionnalisée, car la conduite de Tatiana est dictée
par la lecture du syntagme /Héros de l’Union soviétique/. Sans la lecture du
livret et de son syntagme, elle aurait
abandonné l’homme qui émettait tous les indices de la mort. Toutefois,
il est impossible, dans le cadre diégétique, de décider si la conduite de
Tatiana est codifiée par une expérience acquise ou uniquement sur la base de
l’analyse du syntagme relevé dans le livret. Cependant, la réaction de tous
ceux qui auront la possibilité de lire le syntagme /Héros de l’Union
soviétique/ sera similaire à la sienne : compassion, indulgence, respect.
C’est le cas de la milice qui ramasse Ivan ivre mort ainsi que le policier qui
lui fait des remontrances sur son comportement d’ivrogne. La guerre est
chantée, glorifiée, en dehors du contexte du champ de bataille.
La distinction “ Héros de
l’Union soviétique ”, mentionnée dans le livret est accompagnée d’une
Étoile d’or qui orne le costume d’Ivan retourné à la vie civile la guerre terminée.
De même, les autres médailles reçues pour ses exploits militaires et son
courage extraordinaire lors des batailles, celle de Stalingrad, entre autres,
sont-elles accrochées au tissu. Pour ceux qui n’ont pas l’occasion de lire le
livret, parce qu’ils ne font que croiser Ivan, l’Étoile d’or fonctionne au même
titre que le syntagme. Elle transmet la même information. L’Étoile est la
représentation de l’Union soviétique ; le contenu le résultat de l’invention
de la forme de la médaille ; l’or, la matière signifie la pureté, la
valeur. L’homme qui porte cette distinction méritée est iconisé. Il devient
ainsi une Étoile. Étoile dans le sens de vedette de l’Union soviétique, pour
qui l’observe. Une Star des champs de bataille. Il s’établit, aussi bien lors
de la lecture du syntagme que lors de l’observation de l’Étoile, un processus
de reconnaissance légitimée par le système en place, le système soviétique.
Sur le champ de bataille, Ivan
est victime de la violence inhérente à la situation guerrière. Une déflagration
l’a précipité à terre presque mort. Qu’il survive à sa blessure ne fait
qu’augmenter son héroïsation. La photo qui va de paire avec le livret n’est décrite
que vers la fin du roman, après la mort et l’enterrement d’Ivan. Ce n’est plus
Tatiana qui ouvre le livret, mais sa fille : “ Olia sortit et examina
avec étonnement la photo de son père sur le livret. C’était un gars au crâne
rond et rasé, presque un adolescent, qui la regardait.”[xiii]
Ce signe photographique est aussi une image qui forme un hypotexte pour Le Testament français (1995) où le
narrateur makinien parvenu à l’âge
adulte considère la photographie de sa mère encore jeune. Hypotexte qui
n’est pas sans rappeler Le Premier homme (1994) d’Albert Camus où le
narrateur considère la photo de son père tué à la guerre, resté à jamais plus
jeune que lui.
Avec la description de la
photographie dans le passeport, le lecteur perçoit que cet homme qui vient de
mourir était dans sa prime jeunesse au début du roman. Un jeune héros iconisé
qui doit remplir son rôle de Héros de l’Union soviétique au cours de
conférences organisées dans les classes scolaires pendant lesquelles
l’institutrice lui adresse tous les signes de déférence dus à sa position :
“ Respectable Ivan Dmitrievitch, sur votre poitrine brille la plus haute
distinction de la Patrie, l’Étoile d’or de Héros de l’Union soviétique. Nous
aimerions bien connaître votre participation à la guerre, vos exploits de
combattants, votre contribution héroïque à la victoire.”[xiv]
Ivan accepte cette idéalisation de son moi devenu l’icône de classe d’enfants
qui chaque année le reçoit en Héros et s’égaie heureuse la séance
terminée : “ La sonnerie retentissait et l’institutrice soulagée
félicitait encore une fois le Vétéran et lui offrait trois œillets rouges,
retirés d’un vase à l’eau trouble posé sur la table. Toute la classe impatiente
se levait d’un bond.”[xv]
Un rituel presque immuable qui se répète chaque année le 9 mai.
Toutefois, les batailles lui ont
laissé un souvenir qu’il ne peut partager : “ En rentrant, Ivan
Dmitrievitch avait toujours quelques regrets confus. Chaque fois il aurait
voulu raconter une toute petite chose : cette forêt où il était entré
après la bataille, et l’eau de la source qui lui avait renvoyé son visage.”[xvi]
De quoi s’agit-il ? Alors qu’il était guéri de cette immense blessure et
avait dû retourner se battre, il s’était désaltéré à une source pendant
une accalmie :
Même dans ce taillis on
sentait la forêt. Des moucherons tourbillonnaient dans les rayons minces et
tremblants du soleil. Il aperçut une rigole étroite emplie d’une eau couleur de
thé et d’une limpidité vertigineuse. Sur son éclat lisse couraient les
araignées d’eau. Il la suivit et après quelques pas trouva le minuscule bassin
d’une source. Il s’agenouilla et but avidement. Désaltéré, il releva la tête et
perdit son regard dans cette profondeur transparente. Soudain, il aperçut son
reflet, ce visage qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps – ce jeune visage
légèrement bleui par l’ombre de la première barbe, avec des sourcils décolorés
par le soleil et des yeux terriblement lointains, étrangers.[xvii]
Les
signes de sa jeunesse se communiquent sous forme du syntagme /l’ombre de la
première barbe/. Toutefois, ce n’est pas sa jeunesse qui est iconisée, mais ses
actions. Et l’icône qu’il porte en lui sous forme d’image mentale, il ne peut
la communiquer. L’institutrice, tout comme les journalistes qui lui tendent le
micro lors de la commémoration de la bataille de Stalingrad, veux entendre des
exploits extraordinaires, des exploits héroïques, des réminiscences de guerre
et de combats. Non des métaphores de paix sous forme de source et de mousse
humide et de rayons de soleil au travers des branchages. Toutefois, Ivan peine
à se reconnaître dans l’image donnée de lui dans le reportage télévisé :
Enfin Ivan apparut lui-même sur l’écran. Il se figea,
écoutant chacune de ses paroles, ne se reconnaissant pas. “ Et voilà,
après cette bataille, disait-il, je suis entré…là, il y avait une petite forêt…
Je regarde et je vois une source. L’eau est tellement pure ! Je me penche
et je vois mon reflet … et c’était si étrange, vous savez. Je me regarde et je
ne me reconnais pas…” Ici son récit s’interrompait et la voix off, chaude et
pénétrante, enchaînait : “ La terre natale … La terre de la Patrie…
C’est elle qui rendait ses forces au soldat fatigué, c’est elle qui, avec une
sollicitude toute maternelle, lui insufflait vaillance et bravoure. C’est dans
cette source intarissable que le combattant soviétique puisait sa joie
vivifiante, la haine sacrée de l’ennemi, la foi inébranlable en la Victoire
… ”[xviii]
Dans une relation de
synchronicité diégétique, Tatiana se fait piétiner au même moment où les
souvenirs d’Ivan doivent céder la place à la propagande.
Revenons à la médaille d’Ivan.
L’excellence de la distinction est traduite par le précieux métal : l’or.
Le message peut être lu dans toute sa bivalence : “ D’un côté, une
certaine aliénation (celle de la société concurrentielle) mais aussi une
certaine vérité (celle de la poésie) ”[xix]
Roland Barthes emploie cette phrase au sujet d’une publicité d’Astra
“ Cuisinez d’or avec Astra. ”[xx]
Je pense pouvoir l’utiliser dans le cas présent et cela pour la raison suivante.
Les médailles étalées sur la poitrine du Vétéran sont un message publicitaire
fait pour émuler la concurrence et empreint de poésie guerrière.
Sémantiquement, il signifie : l’homme qui a reçu cette distinction est un
héros. Sémiologiquement : cette distinction est la plus haute dans le
système de récompenses qui puissent être accordées à un homme de sa condition.
Il y a encore une connotation plus subtile et qui forme le véritable message propagandiste :
l’homme s’est conduit en héros et a survécu ; et encore : dans sa
jeunesse, cet homme fut un héros et il le reste. Le message va encore plus
loin dans la connotation propagandiste : vous aussi pouvez vous conduire
en héros et vous vivrez assez longtemps pour le raconter. En d’autres termes,
l’apologie de la guerre est transmise par les médailles rutilant sur la
poitrine du soldat-héros : Partez en guerre et revenez Héros couvert de médailles
est le véritable message signifié par les médailles.
/ Héros de
l’Union soviétique / est l’isologue matérialisé par l’Étoile d’or, un
signe à l’intérieur du système des décorations. Cependant, l’Étoile est aussi
un symbole représentatif du monème / étoile /. Ivan, un homme, est un
signe dans le système de la gente humaine, mais, aussi un symbole
du héros. Sa jeunesse est signe de son héroïcité. Dans la Grèce antique,
le héros était un demi-dieu toujours jeune et beau. Rien de cela dans le cas
qui nous occupe. L’homme qui est un héros, entouré de ses semblables au-dessus
desquels il plane par sa bravoure l’est aussi par sa capacité à rester en vie.
Ses camarades morts sur le champ de bataille ne sont pas moins héros que lui,
mais ils ne sont plus là pour jouer le rôle. Dans une certaine mesure, la mort
les sauve de la possibilité de déchéance, dévolue à Ivan. Par elle, Ivan
devient un anti héros.
Bien que fier de son Étoile, Ivan
ne peut se retrouver complètement dans son rôle de héros. Il souffre de
l’incommunicabilité relative à l’acquisition de sa médaille : la guerre
telle qu’il l’a connue. Jamais il ne peut parler de ce moment de paix ressenti
au bord de la source. À la date du 9 mai, il doit endosser ce rôle d’icône
jusqu’à sa déchéance finale, engendrée par le second deuil qui l’atteint :
le décès de Tatiana, et devenue par trop visible pour son entourage. Un jeune
Héros prend alors sa place auprès des écoliers. Ivan est désacralisé. Son livret
lui est confisqué mais pas son Étoile d’or. Il est clair qu’une Étoile d’or sur
le poitrail d’un homme aura une autre signification pour un lecteur d’une autre
culture. Un lecteur de culture juive, par exemple. Les associations, les
dénotations et connotations seront autres. Néanmoins, en quelque situation
qu’elle se trouve et se lise, l’Étoile
d’or reste un signe. C’est “ quelque chose qui est à la place d’autre chose. ”[xxi]
Dans la diégèse, elle est une réalité physique à la place d’une réalité immatérielle :
le comportement héroïque d’Ivan. Elle est l’indice qualificatif de son héroïcité
dans un rapport de contiguïté. Qui porte cet indice accroché à sa vareuse est
un héros. Elle est aussi symbole puisque cette relation est toute
conventionnelle. Et enfin, elle est aussi icône puisqu’elle reproduit par
transfert l’impression sensorielle procurée par la brillance des étoiles mais
aussi de la brillance, de l’excellence comportementale et caractérielle d’un héros.
Devenu veuf, Ivan troque ses
décorations pour de la vodka. Toutefois, il épargne l’or de son étoile :
“ A son Étoile d’or seule, il ne toucha pas. Il savait qu’il n’y
toucherait jamais. ”[xxii]
C’est alors un autre champ de bataille qui se déroule. Ivan ivre-mort perd la
route de sa vie dont la direction lui échappe :
Ensuite il se produit
quelque chose d’étrange. Nicolaï tourne sous un porche. Le télégraphiste fait
asseoir Ivan sur un banc, s’en va chercher un taxi et ne revient plus. Ivan se
relève avec difficulté : “ J’y arriverai tout seul, pense-t-il.
Maintenant il va y avoir un magasin, puis le Raïkom, et après je tourne à gauche.”
Mais au tournant il ne
voit pas l’immeuble à quatre étages et son entrée familière, mais une large
avenue sur laquelle filent les voitures. Il s’arrête, ébahi, s’appuyant au mur
de la maison. Puis, chancelant, il revient sur ses pas, fuyant la grande avenue
qui n’existe pas à Borissov. Ces congères-là, elles, elles existent bien à
Borissov. Il faut les longer. Et ce banc, et cette palissade aussi
existent. Oui, oui, maintenant il n’a plus qu’à traverser cette cour… Mais au
bout de la cour se dresse une invraisemblable apparition – un énorme
gratte-ciel pareil à une fusée illuminée de milliers de fenêtre. Et de nouveau
il rebrousse chemin, glisse tombe, se relève en s’agrippant à un arbre plein de
givre. De nouveau il va vers les congères familières, le banc, sans comprendre
qu’il n’est pas à Borissov mais à Moscou, qu’il tourne autour de la gare de Kazan
où il est descendu du train, ce matin.[xxiii]
Les signes sont trompeurs. Les
congères, le banc, la palissades sont identifiées par Ivan comme ceux de
Borissov. Ils sont identiques à Moscou et dans son village. Ivan se bat contre
la ressemblance des signes d’une ville à l’autre. Cela, Ivan l’ignore ou bien
il l’a oublié dans son ivresse. De ce fait, il livre aussi une bataille contre
sa lecture des signes et son interprétation erronée. Cette bataille, Ivan la
mène contre soi-même et il la perd. Ce n’est plus une ambulancière qui le
soulage de ses blessures, psychiques celles-là, mais la milice qui le conduit
en cellule pour dessoûler. De ce fait, il ne guérira point.
Toutefois, Ivan a si bien
intériorisé son rôle d’icône que même au sein de son ivrognerie, il jeûne à
l’approche du 9 mai pour être en mesure de jouer son rôle dans l’école.
Euphorie et dysphorie sont suspendues dans le moment d’inquiétude où il se rend
compte que personne ne vient le chercher cette année-là. Ici se révèlent les
forces congruentes et contradictoires de la figure du héros dans la diégèse.
D’une part, la manière dont il se voit : le héros qui doit aller
tenir sa conférence annuelle du 9 mai et qui le peut. De l’autre, la manière
dont son entourage le considère : un alcoolique incapable de donner
une conférence et qui doit être remplacé. Au sujet des forces congruentes et
contradictoires, Greimas et Fontanille emploient les termes
“ ipséité ”et “ fiducie ”[xxiv]
termes qui correspondent à cette situation précise. Un fait est certain :
la conférence doit avoir lieu malgré les forces contradictoires à l’œuvre. Un
autre héros prend la place d’Ivan. Un soldat d’une autre guerre : celle
d’Afghanistan. Il reçoit les trois
œillets rouges conventionnels des mains de l’institutrice, après les questions
et réponses d’usage.
La déchéance
qui accable Ivan est le résultat des péripéties existentielles qui lui font
tour à tour perdre son fils, sa femme, son goût de la vie et son honneur lorsqu’il apprend que sa fille se prostitue.
En dépit de son titre, le roman est avant tout l’histoire de la vie d’Ivan. Le
lecteur peut en suivre la diachronie dans les différents âges de sa vie, sa jeunesse,
sa maturité, sa vieillesse. Toutefois, lorsque Ivan découvre la véritable
profession de sa fille, la prostitution sous le couvert d’interprète pour
Occidentaux en visite, l’explication partielle du titre apparaît. Le syntagme
suivant : /La Fille d’un héros de l’Union soviétique/ que ne justifiait
pas encore la trame du récit se révèle dans toute son acuité. À partir du
moment où Ivan est confronté à l’occupation de sa fille, la fille d’un
héros, il bascule dans la déchéance complète qui précipite sa mort. La
profession de sa fille est le catalyseur de cette déchéance définitive. /La
Fille d’un héros de l’Union soviétique/ est aussi le syntagme employé, d’une
manière implicite et explicite, par les agents du KGB pour faire pression sur
Olia.
Si l’eau de
la source reflétait la jeunesse d’Ivan et son héroïsme qui lui valurent d’être
idéalisé, puis iconisé en héros, dans sa chambre, son miroir lui renvoie toute
la perte de son honneur et sa désacralisation irréversible. Ce n’est pas le
manque de courage la cause de son ivrognerie. La solitude conséquente à son
veuvage et au chagrin qui en résulte, en est seule responsable. Cette solitude,
aggravée par la perte de son honneur, le pousse à vouloir attenter à ses jours.
Au cours de
sa promenade déambulatoire dans les rues de Borissov avant son geste
destructeur, Ivan prend conscience de l’inutilité de sa vie et de sa
solitude extrême :
Près de chez lui, Ivan leva la
tête – presque toutes les fenêtres étaient déjà noires. Il faisait noir aussi
dans la cour de l’immeuble. Noir et silencieux. Dans le silence Ivan entendit
derrière lui le crissement léger de la neige sous les pattes d’un chien errant.
Heureux à l’idée de pouvoir le caresser et de regarder dans ses yeux inquiets
et tendres, il se retourna. Le vent de la nuit faisait rouler par terre une
boule de journal froissé… [xxv]
Il est bien seul l’homme qui dans
la nuit sort de son logis pour, dans la neige, se raccrocher aux pas d’un
chien.
Ivan veut attenter à ses jours
car il commence à se voir comme son entourage le perçoit : un ivrogne qui
a perdu son honneur. Marianne Gourg voit dans La Fille d’un héros de l’Union soviétique un roman “ de
la perte. ”[xxvi] Je
souscris pleinement à cette assertion. Après avoir perdu son fils à cause de la
famine, Ivan perd sa femme et sa raison de vivre sobrement. Ensuite, devenu
ivrogne, lui échappent le respect dû à son statut de héros, sa raison de vivre
et enfin son honneur par la découverte de la prostitution de sa fille et en
dernier lieu, sa vie même.
Dans ce roman, la jeunesse est
hautement exaltée : Ivan et Tatiana sont jeunes lorsqu’ils se rencontrent
sur le champ de bataille. C’est l’âge de l’amour, de la bravoure, de
l’excitation guerrière, même si celle-ci peut apporter la mort en partage. On
en est que plus heureux de vivre, d’avoir échapper au gouffre sinistre de
l’oubli dévolu aux soldats inconnus restés sur les champs de bataille. Au
contraire, le Vétéran rescapé est choyé par la reconnaissance de la société qui
lui donne annuellement la possibilité de raconter ses exploits. Toutefois, ce
processus est superficiel. Le “ Héros de l’Union soviétique ” ne peut
que répéter la version officielle à laquelle il finit par s’accoutumer jusqu’à
la croire plus vraie que ses propres expériences. Celles-ci sont occultées par
la propagande qui le fragilise. L’idéalisation de la position de héros est un
subterfuge d’une part, pour mieux endoctriner Ivan qui voit ses souvenirs se
fondre dans la version officielle de la bataille sans qu’il puisse intervenir.
De l’autre, pour faire pression sur Olia et l’amener à la prostitution. Cette
idéalisation première et la transformation de ses souvenirs qui s’ensuit génère
un effet d’iconisation, mais aussi simultanément, d’occultation de son être.
Mécanismes sociaux syncrétisés en une stratégie politique par le système.
Le fait qu’Ivan soit, tout
d'abord, érigé en héros de l’Union soviétique et décoré pour être ensuite
déchu de son statut correspond aux différents âges de sa vie. Ces changements
s'opèrent à des moments charnières de celle-ci. Jeune, il devient “ Héros
de l’Union soviétique ”: dans sa maturité il connaît la paternité mais
perd son fils encore nourrisson, perd sa femme et sa raison de vivre
sobrement : il devient un ivrogne : sa vieillesse lui apporte la
perte de l’honneur et de la vie. Les moments de son existence où une perte le
touche correspondent aux changements flagrants de sa personnalité. Mais le
changement est le plus visible lors de la retransmission télévisée de son interview.
Le voiceover annihile sa version des
faits et le fait douter de soi-même. Il ne se reconnaît pas. L’image que lui renvoie
le miroir cathodique ne correspond pas à l’image mentale qu’il porte en lui.
L’icônisation propagandiste contredit la sienne. Cet événement est synchrone à
la mort de Tatiana. Après avoir assimilé et stabilisé une icône identifiable de
soi-même transformé en héros, il ne réussit plus à assumer les transitions
survenues par la crise identitaire qui l’oblige à se regarder d’une autre manière
et qui détruit l’image que lui renvoie le miroir. Son icône de héros est
définitivement et chronologiquement révolue, implacablement remplacée par celle
d’un ivrogne dans laquelle il est obligé de se reconnaître. Subséquemment, lors
de la désacralisation totale devant la justice, honte suprême pour le héros qui
a fait don de son sang à la Patrie, incapable de se retrouver, il meurt.
La solitude, souvent le lot des
personnes âgées, et assurément le sien, le conduit à sa désacralisation et à sa
mort. Il est certainement inadéquat de voir dans ce roman une définition des
“ âges de la vie. ” Toutefois, la diégèse en est une certaine
illustration. Dans La Fille d’un héros de
l’Union soviétique, la vieillesse peut être considérée
comme une sémiotique de la perte.
BARTHES, R., 1985 – L’aventure sémiologique, Paris, Seuil.
CAMUS, A., 1994 – Le premier homme, Paris,
Gallimard
ECCO, U., 1985 – Sugli specchi,
ECCO, U., 1990 – La Production des signes, Paris, Librairie générale.
GOURG, M., 1998 – “ La problématique
Russie/Occident dans l’œuvre d’Andreï Makine ”, Rev. Etudes slaves, LXX /1, Paris, pp. 229-239.
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TARAS, R. “ À la Recherche du Pays
perdu ”: Andreï Makine’s Russia ”, East European Quartely, XXXIV, N°1 March 2000, Columbia, pp. 51-79.
NOTES
2. TARAS, R. (2000), p. 57, “ dans les années 1980, être la fille d’un Héros de l’Union soviétique, vous qualifiait pour devenir une prostituée très bien payée. ”Traduction mienne.